jeudi, 4 septembre 2014| Force Citoyenne Populaire - parti politique
 

Les militants des quartiers veulent (enfin) exister

La colère est intacte et les déclamations toujours aussi passionnées. Avec les mots de la rue et la gestuelle des grands orateurs, les militants du Forum social des quartiers populaires (FSQP) se sont succédés à la tribune d’un amphithéâtre de l’université Saint-Denis Paris 8 (Seine-Saint-Denis) les 11 et 12 novembre. Entre 200 et 300 personnes de toute la France s’étaient réunies pour la 4e édition du rassemblement politique des « quartiers et cités populaires ». À l’heure où la « diversité » est louée jusqu’à l’UMP et où l’armée est appelée à intervenir dans les quartiers, les discours se sont encore alourdis de scepticisme et de rancœur par rapport aux précédentes éditions.

« S’unir ou mourir »

Depuis sa création en 2007, au lendemain des « révoltes urbaines » de novembre 2005, le FSQP agrège des associations locales diverses, avec le désaveu des mouvements politiques comme dénominateur commun. « Nous devons dégager un espace politique autonome permettant l’expression des habitants des quartiers, répète Salah Amokrane président du FSQP, membre du Taktikollectif et ancien élu de la liste des Motivé-e-s à Toulouse. Il faut injecter du sang neuf et des questions nouvelles dans le débat. »

Lentement, un réseau se tisse. Une association FSQP38 s’est créée à Grenoble il y a trois semaines et revendique 38 membres. À Lyon, Montpellier, Paris et Toulouse, le mouvement vivote autour d’une poignée de bénévoles dont certains tiennent le flambeau depuis la marche pour l’égalité, dite « marche des beurs », il y a 28 ans. « L’objectif de ce 4e forum, c’est aussi de passer la main, introduisait vendredi après-midi Tarek Kawtari, militant du Mouvement de l’immigration et des banlieues (Mib) et ancien président du FSQP. Avec les années, on finit par craquer humainement. »

Ces militants qui ont toujours refusé d’aller « gameller » dans les rangs des partis de gauche qu’ils jugent incapables de leur faire une place sont toujours restés à la marge du paysage militant, avec très peu de moyens. « J’ai des potes qui sont détruits moralement et socialement, raconte Abdelaziz Chaambi, militant lyonnais de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (Cri). Mais la construction avance, même si on en arrive à des constats d’échecs partiels. Aujourd’hui nous en sommes à un stade où chaque mouvement est prêt à disparaître au service du FSQP. Nous sommes à un moment où nos mouvements doivent s’unir ou mourir. » Les organisateurs de l’événement veulent donc rester optimistes. Un « espace politique » commun est en train de se construire et ils espèrent pouvoir franchir une étape en ce sens dans 15 jours, à l’occasion de la 3e « rencontre des luttes de l’immigration », à Créteil.

Paternalisme

Très critique envers la gauche et ses « tentatives de récupération » répétées, les militants du FSQP ont découvert avec stupeur la création du FGQP, Front de gauche des quartiers populaires, monté en septembre dernier à Montpellier pour « répondre à la nécessité de s’organiser dans nos quartiers ».

« Certains se permettent d’agir comme des colons, s’agace d’entrée à la tribune Nordine, une des figures du mouvement original, pointant l’initiative. « C’est de la récupération gratuite, regrette Abdelaziz Chaambi, qui ne digère pas le « crime politique et historique » que la gauche a commis en « réduisant la marche pour légalité des droits et contre le racisme [de 1983] au "Touche par à mon pote" basané » de SOS Racisme.

Les critiques pointent aussi le « clientélisme et le paternalisme » de la politique de la Ville, qui occulte la parole des habitants des quartiers pauvres. Une parole qui dérange. « Nous dérangeons tout le monde, soupire Abdelaziz Chaambi, parce que nous revendiquons notre identité d’arabe et de musulman. Nous dérangeons aussi une partie des musulmans, parce que nous nous attaquons au paternalisme. Y compris au paternalisme « basané », celui de la « diversité », avec des gens qui viennent dans les quartiers nous parler de réalités sociales qu’ils n’ont jamais connues sous prétexte qu’ils sont musulmans ou de couleur ».

Devoir de mémoire

Dans la difficulté, le FSQP brandit sa mémoire. Celle des combats contre le racisme et pour les droits des travailleurs immigrés dans les années 1970. « Ce n’était pas un mouvement idéologique, c’est une résistance face à la violence terrible de nos vies, se souvient Khemissi Djataou, venu raconter la lutte du Mouvement des travailleurs arabes. C’est un devoir de militant d’écrire cette histoire et de la transmettre. »

Devant le durcissement de la réalité sociale des quartiers populaires et avec l’exacerbation des « débats sur la laïcité », ces militants occultés du débat public réaffirment leur filiation avec les « luttes de l’immigration » historiques. « Nous sommes des acteurs authentiques, explique Abdelaziz Chaambi. Nous ne cherchons pas le pouvoir ou la reconnaissance. Nous voulons simplement accompagner un mouvement d’émancipation. Tôt ou tard, comme en Tunisie, le peuple se réveillera et la justice finira par s’imposer. »

Par Erwan Manac’h - Paru dans POLITIS, le 14 novembre 2011


Voir en ligne : http://www.politis.fr/Les-militants...